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Pour le débat démocratique :
la question du handicap

De Henri Jacques STIKER
Editions du Centre Technique National d’Etudes et de Recherche sur les Handicaps et les Inadaptations [CTNERHI] - 2000

Par Jean-Marc BARDEAU-GARNERET[1],
acteur social - chercheur

L’auteur : Henri-Jacques STIKER est directeur de recherches au laboratoire «Histoire et civilisations des sociétés occidentales» à l’Université Paris VII, où il développe l’histoire et l’anthropologie de l’infirmité en collaboration avec la société internationale ALTER (pour l’histoire des déficiences, handicaps, inadaptations...) dont il assure la présidence et en lien avec le CTNERHI où il participe à plusieurs instances.

Dans cet ouvrage, H-J. STIKER invite les professionnels et les acteurs du handicap à sortir de leurs spécialités et de leur «réserve d’indiens» afin d’inclure non seulement la question du handicap au coeur du débat démocratique, mais aussi afin que les pratiques et les savoir-faire développés dans le milieu spécialisé deviennent des outils qui permettent l’accompagnement des enfants et des adultes handicapés au sein du milieu ordinaire.

 

L’ouvrage se présente sous la forme d’un débat entre trois interlocuteurs : Messieurs Infirmis, Politis et Noupose, représentant respectivement «l’infirme», le politicien et l’opinion publique.

 

Au cours d’une première discussion, est débattue la question de la «discrimination positive». Sous cette notion, se déclinent les mesures financières et les droits particuliers qui ont été accordés aux personnes handicapées afin qu’elles puissent, ou être prises en charge d’une manière plus ou moins définitive, ou recouvrer une place et un statut dans la société, ou plutôt au sein des institutions sociales ordinaires.

 

Ce principe de «discrimination positive» et la constitution d’un secteur spécialisé ont cependant leur revers : celui de décharger les institutions ordinaires et la majorité de la population de la nécessité de vivre avec les individus handicapés. Plus encore, la solidarité nationale organisée par l’Etat, pourrait conduire les «braves gens», comme l’on dit, à penser et à dire «on paye pour ça.» «Il y a des maisons et des gens qui s’en occupent.» (p 24).

 

Ainsi, la ségrégation avec les attitudes d’égoïsme, de peur de l’autre, apparaît être le revers d’une «discrimination positive» et participerait de ce que je nommerais pour ma part, une «intégration ségrégative» : si l’on peut en effet considérer que les prestations servies et les institutions créées, participent d’une intégration organique, où la partie handicapée est assumée par l’ensemble de la société, cette intégration s’est effectuée par la mise en place d’une zone parallèle avec ses rythmes, ses lois, ses points de passage obligés.

 

Une seconde objection est énoncée : la discrimination positive implique une gestion des populations ayant accès aux droits et aux institutions compensateurs des incapacités. Et cette gestion ne peut être que médicale, ce qui là encore dispense la société de s’adapter aux limites présentées par ces populations. Plus encore, cette gestion médicale à partir de l’évaluation des déficiences ou des incapacités va conduire à «la recherche d’adéquation entre l’établissement et les sujets qui lui sont envoyés, et l’on vérifiera qu’il comporte bien tel équipement, telle compétence, selon cette population. [...]» En conséquence de cette hyper-adaptation coûteuse des structures, même si beaucoup de services de proximité se sont développés, la logique en vigueur implique que les aides humaines ou techniques seront attribuées avec plus de difficultés, de résistances administratives, aux personnes lourdement atteintes qui veulent vivre à domicile (selon p 27).

 

Enfin, l’aide financière, dès lors qu’elle n’est pas apportée en échange d’une activité, peut engendrer une certaine passivité. Une passivité partagée par la société qui se dispense ainsi de ces efforts d’intégration ; passivité des bénéficiaires «qui s'enkystent dans l’assistance collective au lieu de mobiliser le potentiel dont ils sont capables pour entrer dans la compétition économique» (p 28).

Ce principe de «discrimination positive» est également discuté du point de vue structurel. Alors qu’il a été institué à une époque de croissance économique, maintenant la crise de l’emploi, l’accroissement de la pauvreté, élargissent les populations devant recourir à la solidarité nationale. Ce qui crée pour l’Etat une difficulté pour «répartir» entre celles-ci les fonds alloués à l’aide sanitaire et sociale, comme si une concurrence se créait entre les différentes catégories d’ayant-droit.

 

Il faut aussi envisager que cette «discrimination positive», fruit d’une solidarité nationale, pourrait bien être mise à mal par les tenants d’un libéralisme qui souhaiteraient par exemple substituer à l’intervention de la collectivité, la prise en charge par des assurances privées, des risques de maladies et d’invalidité.

 

H-J. STIKER milite pour une troisième voie qui accorderait à l’Etat démocratique un rôle d’organisateur, de planificateur entre l’aide publique et l’aide privée. Le rôle de l’AGEFIPH est ici donné en exemple : puisque cet organisme privé, en recueillant le montant des contributions des entreprises qui n’emploient pas de personnes handicapées, dispose de ces fonds privés pour financer la formation et la réintégration professionnelle de travailleurs handicapés. (p 50 - 53).

 

La troisième conversation porte sur les dynamiques existantes et à créer entre les milieux ordinaire et protégé avec l’école et l’entreprise comme point d’ancrage.. H-J. Stiker ne propose pas «que le milieu spécialisé fasse de nouveau efforts pour être à l’intérieur de lui-même un milieu de «bien vivre» ; ou pour favoriser les sorties vers le secteur commun ; mais pour que le milieu spécialisé transfère son expérience dans le milieu ordinaire.» [p 116 - 117], ce que nous pouvons comprendre comme une proposition d’accompagnement des enfants ou des adultes handicapés par les professionnels dans le milieu ordinaire.

 

·       Les «Classes d’Intégration Scolaire» [CLIS] seraient, si on lit bien l’auteur, la concrétisation de ce processus pour les enfants. En effet, il s’agirait bien de proposer à des enfants handicapés «des programmes particuliers dans l’espace social commun» [p 123].

 

H-J. Stiker défend ces classes contre leurs détracteurs, et notamment les parents d’enfants handicapés pour lesquels l’intégration individuelle dans les classes ordinaires reste la solution la plus enviable. S’il ne s’agit pas de refuser cette intégration aux enfants qui peuvent en tirer le meilleur bénéfice, la classe spécialisée intégrée peut permettre à des enfants plus limités physiquement et/ou intellectuellement d’entrer dans cet espace commun qu’est l’école et d’y actualiser, à leur rythme, leurs potentialités.

 

L’insertion de l’institution spécialisée dans l’Ecole pourrait être une réponse à l’objection souvent formulée du manque de formation des enseignants ordinaires pour accueillir, instruire les enfants handicapés. Avec l’auteur, nous pouvons nous demander pourquoi le processus d’intégration effacerait le travail de haute qualité qui s’actualise dans les institutions spécialisées. Ce qui est proposé ici, c’est un service d’aide permanent aux enseignants ordinaires ; ce dernier fonctionnant grâce aux professionnels et aux experts de l’éducation spécialisée. Ce service, précise H-J. Stiker, «ne serait d’ailleurs pas une innovation, tant sont diversifiées les modalités de soutien à l’enfant handicapé en situation scolaire. Il s’agirait donc de généraliser une heureuse tendance» [p 125].

 

·       L’intégration en entreprise ordinaire est aujourd’hui autorisée pour les infirmes qui sont rentables ou qui se situent en-deçà d’un certain seuil de rentabilité. En amont de celle-ci des stages de formation ou de réentraînement par le travail sont proposés. Cependant, il apparaît que c’est bien souvent un critère de rentabilité davantage qu’un critère de compétence qui détermine actuellement l’intégration en entreprise ordinaire.

 

Ces mesures, il faut le reconnaître, ne permettent l’intégration de ceux qui, au terme d’un processus d’adaptation ou de validation (au sens de rendre valide), sont en mesure de s’adapter aux exigences de l’entreprise, ou, à la limite, de se situer en-deçà de cette productivité du travailleur valide en acceptant un abattement de salaire. Abattement qui sera compensé par une allocation versée par la collectivité.

 

H-J. Stiker propose en fait de systématiser ce système de compensation du manque de productivité en le poussant à l’extrême : «Ainsi le salaire de la personne serait celui du poste occupé, mais la différence entre ce salaire et la rentabilité réelle serait compensée» [p 129].

 

Faut-il comprendre que si l’employeur serait tenu de payer la tâche accomplie à son coût effectué par un travailleur valide, il serait remboursé de la moindre productivité du travailleur valide ?

Une telle procédure serait l’inverse de celle de l’abattement de salaire actuellement autorisé et par laquelle c’est le travailleur handicapé qui est indemnisé de l’abattement de salaire effectué par l’employeur.

 

Cette perte pour l’employeur serait compensée soit directement par l’Etat, c’est-à-dire la solidarité nationale, soit par les organismes de couverture sociale et le fonds pour l’insertion professionnelle créé en 1957» [p 129].

 

En conclusion, nous pouvons qualifier les propositions d’H-J. Stiker de réalistes, dans la mesure où loin de vouloir faire table rase de l’institutionnalisation actuelle du handicap, l’auteur prend appui sur ses bases pour proposer une nouvelle dynamique d’insertion sociale. Nous pouvons donc dire qu’il milite pour la réalisation ou la mise en acte d’une «utopie réaliste» selon sa propre expression.

 

Avec certains commentateurs, on pourra toutefois reprocher à H-J. Stiker son manque d’analyse économique : ainsi, ne s’aventure-t-il pas à chiffrer le coût de ses propositions, et plus particulièrement celles concernant l’intégration ou plutôt l’insertion profes-sionnelle.

Afin de prendre la mesure du réalisme de ses propositions, il conviendrait aussi de montrer quelles sont les forces susceptibles de les mettre en acte et à quelles conditions. Ainsi si l’auteur en appelle à la mobilisation des professionnels du handicap ou des associations de personnes handicapées, il ne me semble pas suffisamment rendre compte des positions actuelles de ces acteurs.

 

Ces derniers sont-ils prêts pour opérer un changement, pour prendre quelque distance avec des pratiques instituées, c’est-à-dire délimitées par les murs et les pratiques familières des institutions, des associations ou du secteur ? Il me paraît court de ne compter que sur la bonne volonté et le militantisme de quelques uns, bien que l’exemple italien des années 70 a prouvé que le changement dans le domaine médico-social ne pouvait commencer que par s’instituer à la base.

 

Quant aux personnes handicapées elles-mêmes, si l’auteur exhorte les professionnels et la société à leur donner ou leur rendre la parole, je ne peux que constater avec lui, l’absence d’organisation autonome de ces dernières ; c’est là un sérieux désavantage par rapport à la Grande Bretagne, aux Etats Unis, à la Suède ou au Québec. Dans ces pays, au-delà de leurs dissensions, des mouvements de personnes handicapées se forment «forts d’une pensée et forts d’une résistance aux institutions et aux réglementations en place [...]» [p 144].

 

 

 

 

 


[1]   jeanmarcbardeau@wanadoo.fr